Technique et Théologie de Jacques Ellul (Introduction 1/2)
Il fallait bien que j'en vienne en ce point, où ces deux séries de travaux que j'ai menées jusqu'ici, théologique et sociologique (sur la société technicienne), apparemment parallèles et sans relation l’une avec l’autre se rencontrent. Et à partir de ce point, il paraîtra je pense clairement que tous mes écrits théologiques étaient conçus en fonction d'une critique du monde où nous sommes, et que tous mes livres sur la société technicienne (tous les autres) étaient la recherche du donné réel dans lequel, peut - ou ne peut pas - s'inscrire, la révélation, en une vie qui se voudrait chrétienne. Mon objet ici n'est pas de juger la Technique d'un point de vue théologique, ni de dire la vérité absolue sur la Technique, ni de l'inscrire dans une belle construction, où tout trouve sa place - la Théologie n'a plus de discours éminent, nous le savons bien - et si j'écrivais un texte intitulé Linguistique (ou Structure) et Technique, j'aurais aussitôt une approbation générale, car la linguistique a remplacé la Théologie triomphante - avec les mêmes erreurs. Un de mes propos est donc de montrer que quand même la Théologie continue à avoir quelque chose à dire au sujet du système technicien et, sur la société technicienne. Et quelque chosede probablement décisif, avant-dernier, radical et actuel - plus actuel que tout autre discours. Puis, et cela, pour ceux qui se reconnaissent chrétiens, il ne faut pas oublier que la théologie ne peut être que provocation à l'action. Comment négligerait-on que la foi chrétienne implique totalement une pratique, (sans qu'on puisse l'y réduire!). Dès lors, la pointe est bien "qui être" dans une telle société, qui se monnaie, évidemment en un "quoi faire"- Si bien qu'il ne faudrait pas se rassurer si l'on arrive à des formules théologiques satisfaisantes, à une élucidation du Technique à partir de la Théologie. Il est bien certain que cela n'a aucune importance à moins de déboucher dans le concret d'un vécu qui en est inspiré. Il n'y a pas de vérité théologique en soi. Il n'y a pas de possession d'une vérité.
Il y a lumière et force, il y a audace et projet, il y a discernement d'un esprit, il y a signification à partir d'un transcendant qui se révèle, et c'est tout ce que la théologie peut nous fournir. Elle ne remplace pas la voix. Faire de la théologie un jeu intellectuel ou un substitut de l'expérimenté, c'est la trahir. Je récuse donc totalement le discours moderne sur la théologie qui la qualifie d'idéologie de la classe dominante. Pour parler ainsi, il faut évidemment commencer par récuser la possibilité même d'un Transcendant qui se révèle. Et certes, il est légitime quand on n'est en rien fidèle à Jésus-Christ de le récuser, et dans ce cas en effet la Théologie en tant que telle n'a rien à dire à celui-là qui ne peut pas écouter - qui littéralement n'a plus d'oreille parce que son oreille est totalement bouchée par la clameur de ce monde. Mais il n'est pas légitime d'adopter cette attitude si on prétend se référer quand même à Jésus-Christ, parce que celui-ci n'est rien sans un Transcendant qu'il est venu révéler, et n'a rien révélé d'autre que le Transcendant, qui est l'Être absolu, tout entier présent et devenu (en Jésus-Christ seul), immanent. Ainsi le petitcommentaire traditionnel sur l'idéologie est sans autre fondement qu'une foipsittaciste, un lieu commun nouveau qui aujourd'hui paraît en notre sociétévérité scientifique et demain sera aussi oublié que l'Organon ou le DefensorPacis - quoiqu'il en soit il s'agirait donc à l'issue de cette recherche desavoir si quelqu'un qui se réclame de Jésus-Christ a quelque chose de spécifique à être ou à faire dans ce monde particulier qu'est la Technique, et quoi. Mais cela ne peut provenir que d'une réflexion proprement théologique sur celle-ci.
Il me faut auparavant rappeler sommairement pour les écarter la plupart des "interprétations” données par des théologiens au sujet de la Technique... Il y a, me semble-t-il trois courants. L'un qui simplement ne s'intéresse pas à la question, qui ne conçoit pas qu'il y ait un problème théologique. C'est je pourrais dire l'attitude la plus fréquente chez les théologiens de métier. Au fond, on s'intéresse d'une part aux problèmes philosophiques traditionnels, et d'autre part à ce qu'évoque la Bible (lue également au travers d'une grille traditionnelle) - le monde moderne ne les concerne pas. Un érudit et charmant professeur de théologie m'a demandé il y a vingt ans alors que je donnais quelques conférences dans une Faculté de Théologie sur quoi portaient mes cours et quand je lui ai dit : "la Grande ville", il m'a regardé avec stupeur et un émerveillement enfantin, en s'exclamant «C'est extraordinaire, mais comment peut-on faire des cours sur la ville? et en quoi cela regarde-t-il nos étudiants ?...» Nous n'en sommes plus là, mais nombreux sont encore (et malgré les apparences cela revient au même) les théologiens qui considèrent la Technique parmi les objets neutres- lesadiaphora - sur lesquels il n'y a aucun jugement positif ou négatif à porter - qui ne soulèvent de problèmes ni théologiques ni éthiques. La Technique est neutre - l'homme peut en user à son gré. Je ne reprends pas le débat que j'ai mené contre cette idée depuis 1950 ou encore, dans la première ligne Barthienne on dira que seule la grâce importe et que la Technique ne vaut pas la peine que l'on se tracasse tant: "la grâce est la plus forte". Aujourd'hui: un théologien dira moins aisément cela, mais, cependant, il se trouvera toujours dans une situation plus aisée pour débattre de problèmes qui ont un contenu philosophique: on concevra facilement le débat au sujet du communisme, ou de l'avortement ou du structuralisme, ou de tout problème politique (la Bible parle directement du pouvoir politique!), cela au moins est digne que le théologien s'y intéresse, ait un avis, il est sur son terrain (à condition d'y amener les autres!), mais la Technique! la Théologie n'a rien à dire. Sans s'apercevoir que cela signifie exactement que la théologie n'a alors rien à dire à l'homme vivant aujourd'hui dans cette société, ce qui signifie encore que son message est exclusivement céleste, et qu'il y a donc trahison radicale de l'Incarnation. Les deux autres courants peuvent être qualifiés, cela va de soi - de pessimiste et d'optimiste. Et je suis contraint de dire qu'ils me paraissent aussi superficiels l'un que l'autre, aussi incompétents que, par exemple, les innombrables arrangements auxquels nous assistons depuis vingt ans pour concilier et parfois s'identifier le marxisme, ou le communisme et lechristianisme! Simplicissimus! Le courant pessimiste est élémentaire, il semble avoir dominé il y a un demi-siècle. Soit que l'on considère, dans uneapparemment stricte obédience calviniste, que la Technique est le fruit dupéché, donc nécessairement mauvaise. Soit que l'on attribue à la Technique une sorte de valeur apocalyptique (elle conduit à la fin du monde) soit qu'elle fasse partie de "ce monde", tel qu'il est jugé par Jean. Dans tous les cas, elle est opposée au salut, à la grâce, à l'amour, et la seule attitude possible consisterait à la combattre, à s'en passer, etc. Il est trop aisé de déclarer que ceci n'est que le reflet de l'angoisse devant la nouveauté, du regret d'un temps passé, d'une incapacité des chrétiens à entrer dans le monde actuel. Nous pouvons laisser ceci de côté, car cette orientation n'est pratiquement plus du tout maintenue, sauf chez les écologistes. Par contre l'autre courant, optimiste, est de plus en plus florissant. Il s'agit alors par diverses voies de justifier le développement technique et de démontrer qu'il correspond à la volonté de Dieu, que s'il y a des accidents, ce ne sont jamais que des accidents: pour l'essentiel la Technique est bonne et juste. Je prendrai quelques exemples de ces orientations. Et, bien entendu, à tout seigneur, touthonneur, il faut commencer par Teilhard de Chardin: il place l'évolution technique dans une perspective cosmique. On connaît le schéma global: l'unité est la fonction etle critère du devenir cosmique. Partie de la dispersion, la matière se concentre successivement : terre, biosphère, noosphère …etc. Dans cette évolution, la société a sa place: à partir d'une organisation de la société, l'union de l'espèce humaine s'effectue dans le verbe de Dieu. Là, l'humanité s'évade de la terre, et commence la communion avec Dieu. Dans cette évolution de la société, le progrès humain scientifique et technique, et puis le mouvement même de la vie sont en continuité: ils suivent une même évolution vers plus de spontanéité et plus d'organisation, en même temps. Plus de spontanéité parce qu'il y a un mouvement qui va de l'accumulation d'énergie instable à la personnalisation. Plus d'organisation aussi car il y a un mouvement spontané d'unification des personnes. Ce double mouvement manifeste l'esprit: il est donc progressif. Dans ce schéma, la Technique a un rôle éminent ; on peut aujourd'hui reconnaître quatre effets: au niveau où nous sommes arrivés dans notre histoire, la Technique assemble et organise des matières dispersées, elle permet l'augmentation démographique (qui est un bien en soi par la densification nécessaire), elle engendre de grandes unités sociales et provoque une communion entre les hommes. Elle a ainsi une fonction d'unification lorsque l'humanité est mûre pour l'unité sociologique. Telle est sa première fonction, la seconde est de constituer une matière nouvelle, intermédiaire entre la matière brute et la matière animée. Elle fait participer la matière brute à l'ascension du cosmos vers Dieu. La troisième: à partir de ces deux prémisses, on voit apparaître un système de lignes de forces, et la technique est aujourd’hui le grand agent qui favorise justement l'évolution vers des états d'organisation et de consciencecroissants. Enfin, aujourd'hui, avec les techniques de communication,d'information …etc., c’est la phase décisive de socialisation technique, de co-réflexion, d'unité par l'information, qui aboutit à la maturation de l'Esprit, un ultra-humain provenant du Technique, en vue de l'édification du Christ cosmique. La Technique est alors un outil de spiritualisation. Dès maintenant, grâce à la Technique, il y a commencement d'une autre espèce de vie: la socialisation (permise et provoquée par la Technique) est la concentration progressive à l'échelle planétaire des potentialités disséminées en une unité suprapersonnelle: l'homme par ce mouvement, et dans le processus technique même se christifie.
Nous pouvons prendre un autre exemple de ces théologies justificatrices,sans doute moins ample, mais qui finalement a eu davantage de successeurs, celui de Mounier: nous y trouvons semble-t-il deux racines. Tout d'abord, la notion de progrès colle avec le christianisme: l'histoire a un sens. Le mouvement de l'histoire va vers un meilleur, et ce mouvement est celui même de la libération de l'homme. Or, le progrès aujourd'hui est assumé par la Technique, celle-ci est en effet le moment décisif de cette libération. L'homme est l'auteur de sa propre libération. Tout développement de l'activité de l'homme est nécessairement positif puisque Christ s'est incarné. Et si l'avenir de l'homme est nécessairement positif, il doit en être de même pour la Technique, car celle-ci n'est que l'extension du corps de l'homme dans le corps du monde. Mais l'autre ligne de recherche théologique chez Mounier se réfère à la nature créée de l'homme et à la fonction qui lui est attribuée par Dieu: l'homme a une fonction démiurgique. Grâce à la Technique l'homme devient co-créateur avec Dieu d'un monde nouveau. Mais en même temps, l'homme se crée lui même: il sort des limites et devient adolescent. Il est appelé à prendre de nouvelles responsabilités quin'excèdent pas sa nature mais qui, au contraire correspondent exactement à sanature! L'activité technicienne oblige l'homme à remplir le rôle, envers lacréation à quoi Dieu le destinait. C'est la fameuse "parade à Narcisse". L'homme, grâce à la Technique, sort d'une auto-contemplation stérile et entre dans sa propre réalisation.
Autour de ces deux orientations majeures, nous aurons le développementd'innombrables propositions, qui y sont cachées mais non explicitées. La création de Dieu n'est pas un achevé, un accompli, elle est un ensemble de virtualités que Dieu mettait à la disposition de l'homme. Et celui-ci devait exploiter ces matériaux[1] , "expliquer" ces virtualités: or ce sera précisément par la Technique - ainsi il "réalise" le monde ancien et du coup, l'intention de Dieu. D'autre part, l'homme lui-même était un inachevé, un inaccompli, tant qu'il était dans la relation génétique avec le créateur, il n'était pas celui que Dieu voulait comme vis-à-vis, c'est à partir du moment où il prend son autonomie et agit par la Technique que l'homme devient enfin image de Dieu. Qui plus est, c'est seulement à partir de la rupture avec Dieu que l'histoire de l'homme commence - Felix culpa. Et au cours de cette histoire, il y a sans cesse découverte de la condition humaine elle même: la Technique produit l'humanisation. C'est grâce à elle que l'homme devient majeur et adulte.
Enfin deux autres orientations peuvent être rappelées brièvement: lamatière travaillée par la Technique est le support matériel de la nouvellecréation. Car, toute matière façonnée par le travail technique a reçu une amorce de spiritualisation, autrement dit par le travail technique on prépare le royaume de Dieu, cette matière reflète mieux l'image divine: l'histoire de la technique est à la fois humaine et divine et ainsi chaque technicien a sa fonction pour préparer le Royaume de Dieu. On pourrait dire dans cette perspective (Leloup et Nélis) que plus la grâce abonde, plus la technique progresse. Chaque Machine est une étape de plus vers la "consommation" de toute chose, c'est-à-dire son accomplissement et sa perfection. Et le dernier courant a une connotation plus éthique: la Technique porte une sorte de défi à la perfection de l'homme. Elle implique un développement de sa responsabilité, du sens de la communion, une restauration de la validité du corps[2] . Elle entraîne l'obligation pour l'homme de se révéler comme être libre, d'exercer des choix et de porter des jugements de valeur. Ainsi la technique par cette autre voie oblige l'homme à être homme.
Je ne procéderai certes pas à une critique de ces théories, de cesexplications théologiques. Tel n'est pas mon propos. Je me bornerai à faire trois remarques: en tout ceci il s'agit bien plus de religion ou de spiritualité, de vœux et de gnose, que de théologie. D'autre part, ce qui caractérise tous ces systèmes, c'est une profonde méconnaissance, pour ne pas dire ignorance, de ce qu'est en réalité la Technique. Enfin, il ne peut échapper au regard le plus superficiel qu'il s'agit d'efforts pour justifier par une voie religieuse, la situation telle qu'elle est. Sommairement: étant donnée la technique et le monde où nous sommes, il faut bien que Dieu y ait sa place, il faut bien que nous chrétiens nous affirmions notre relation à ce monde - et de ce fait on cherche à montrer que tout cela est bien conforme à l'intention de Dieu. C'est le processus traditionnel de 90% de l'activité théologique depuis le IVe Siècle. Si la condamnation farouche de style cénobitique, puritain, etc. peut être considérée comme le signe d'une maladie psychologique, d'une inadaptation, d'une paranoïa, ou d'une angoisse prénatale, ces justifications pseudo-théologiques peuvent aussi bien être considérées comme le signe d'une maladie sociologique, d'une peur fondamentale du désaccord et de la singularité, d'une névrose— Dans les deux cas, il s'agit en tout cas d'une absence complète de relation au réel. Je laisse lavérité de côté. Ce bref rappel délimite au moins un certain nombre de points au-delà desquels il faut se situer, et donne l'exemple de ce qu'il est impossible de faire. Hélas, les choses sont plus compliquées que ne le laissent supposer ces gentils compositeurs de symphonies, et ce n'est pas dans un jugement clair et sommaire, assorti de raisons, que la vérité de cette affaire peut résider.
[1] L'assemblage des lieux communs en ces matières, est dorénavant acquis. Créé à l'image de Dieu, l'homme est fait pour (?) dominer la Nature (?) et se la soumettre grâce à son intelligence (?) Il n'est pas le concurrent de Dieu mais son collaborateur (?) Si l'homme progresse c'est grâce à la science et il acquiert une maîtrise considérable qui révèle une profonde signification théologique (H. Fesquet) - On peut évidemment toujours dire n'importe quoi, mais cet assemblage qui rejette purement et simplement la totalité du message biblique, qui ignore totalement la réalité de la Technique, ces simplifications abusives de quelques hypothèses complexes transformées en vérité de foi, tout cela me paraît hautement inconvenant. Il est inutile de chercher et de réfléchir pour en arriver là! Pur discours de justification de la société actuelle!
[2] Ceci se trouve dans des écrits catholiques de 1955: ce n'est pas aujourd'hui, contrairement à ce que croit BELO, que l'on découvre dans le christianisme, l'importance du corps!