L'ordinateur, dernière Tour de Babel
 

Jeudi 19 juillet 2007

A l’occasion de ce café-philo, j’ai eu le plaisir de rencontrer éric Brun, auteur d’un texte qui m’a paru digne d’être porté à la connaissance des visiteurs de ce blog. Il doit me communiquer sa pièce de théâtre dont cet avant-propos laisse espérer le meilleur.

Les propos introductifs à ce café philo de Montpellier figurent dans un article du blog intitulé "L'illusion technicienne"

 Bonne lecture.

  La Vie perdue

  Notre monde court à sa ruine.

 Chaque nouveau jour nous apporte ses nouvelles alarmantes : ici, le nombre des cancers augmente, alors que baisse l’âge de ses victimes ;  là, telle variété de plantes s’est éteinte ; ailleurs, telle espèce animale ; telle autre ne se reproduit plus ; une autre encore, plus chanceuse, ne doit déplorer que la baisse de sa fertilité : c’est l’espèce humaine ; tandis que progresse la température, entraînant la montée des eaux des mers et la descente des eaux des glaciers ; et partout une pollution grandissante (air pollué, eaux polluées, mers polluées, etc.), détectable jusque dans le corps de l’homme moderne.

 

 

 

 

  Et ainsi se succèdent des informations dramatiques et parcellaires, apparemment indépendantes, alors que tellement cohérentes.

 Mais cette dégradation, que nous révèlent les mesures de la Technique, est aussi perceptible par tout homme qui sort de chez lui : prolifération des zones industrielles et commerciales – et de la laideur qui leur est attachée – ; disparition de la diversité des paysages et des habitats – et du charme qu’ils exhalent – ; incapacité à construire des villes ; disparition des odeurs et des bruits de la nature ou des activités de l’homme au profit des odeurs et des bruits des machines, etc.

 Comment en sommes-nous arrivés là ?

 À cette perte générale de la qualité, à ce bannissement des caractères de la vie, à ce monde dangereux et laid, à ce devenir inhumain du monde ?

 Le devenir inhumain du monde a ceci de scandaleux qu’il est le pur produit de l’activité humaine. Si chacune de ses occurrences, considérée isolément, appelle une désolation particulière et se fait analyser comme une regrettable déviation, rectifiable à ce titre, l’intelligence qui embrasse ensemble les différentes preuves de cette déshumanisation ne peut les supposer fortuites. Il lui apparaît plutôt que notre modernité semble gâter tout ce qu’elle touche, et en vient à postuler l’existence d’un principe central de corruption.

 Quel est ce principe ? Où réside-t-il et comment opère-t-il ? Pourquoi est-il apparu ? Pourquoi l’avons-nous adopté ? Quelle est la cause de sa grande fortune ? Qui sont ses hérauts les plus convaincus ?

 Nommons tout de suite ce principe : c’est la visée objective de toute chose.

 Selon la lumineuse phénoménologie de la Vie, que nous révèle Michel Henry, l’essence de la Vie de l’Homme, c’est le « se ressentir soi-même » (qui ressent ? c’est le soi de chaque homme vivant ; qu’est-ce qui est ressenti ? c’est le soi de chaque homme vivant), manifestation purement subjective. La Vie de l’homme, en son vécu propre, en son intériorité originelle, n’est qu’un flux ininterrompu de sentiments et de sensations. Pour tout homme, chacune de ses actions et de ses pensées se manifeste à lui par ce flux subjectif.

 

 

 

 

  De cette constatation élémentaire (mais absente des conceptions classiques de l’homme, qui en font un être de raison, voué à raisonner sur les choses et les idées) il résulte deux conséquences :

 - ce n’est qu’en vertu de ce premier contact avec lui-même, de soi à soi, que l’homme pourra ensuite entrer en relation avec l’extérieur de lui-même, les choses du monde. Du fait que ce contact de soi à soi est affectif, la relation avec les choses du monde est affective. Elles nous atteignent par notre sensibilité et nous les parons de sensibilité.

 - le premier lieu de la Vérité n’est pas l’être objectif des objets (du monde ou de la raison), mais le ressenti subjectif du sujet vivant : à tout instant, sa jouissance ou sa souffrance lui est incontestable ; elle est Vraie.

 Dans ces conditions, qu’est-ce que la visée objective ?

 - d’abord, c’est, pour atteindre le Vrai de l’Objet, le projet systématique de dénuder de leur parure affective, subjective, les choses auparavant humainement visés, primitivement sensibles. La réussite de cette visée objective procède de la destruction de l’œuvre de sensibilité issue des sujets, les hommes. Cette opération définit la science expérimentale.

 - secondairement, c’est prétendre que le vrai ainsi obtenu, le vrai des objets du monde, objectif, est le seul vrai possible, excluant ainsi le vrai issu de la sensation, le vrai subjectif qui réside en l’homme – non mesurable, objectivement.

 La visée objective des choses réalise donc une double expulsion de la Vie : celle qui enveloppe les objets sensibles du monde et celle qui réside au cœur de l’homme.

 L’action corollaire de la visée objective est l’objectivation. Elle saisit les propriétés de la vie de l’homme (ses fonctions, ses besoins, ses désirs, etc.) pour attacher à leur accomplissement un objet ou un processus objectif. Ses grands succès se font assez voir dans ce que sont devenus le déplacement de l’homme, son alimentation, sa santé, son habitat, ses divertissements, sa relation à autrui, etc.

 Visée objective et objectivation sont les deux modalités symétriques de la violence qu’exerce l’Objet sur la Vie : quand la première arrache la Vie à l’Objet, la seconde alourdit la Vie par l’Objet.

 Les choses objectivement visées constituent le monde de la Science.

 Le monde de la Technique est le devenir-utile du monde de la Science.

 Le monde de l’Économie est le devenir-marchandise du monde de la Technique.

 Le monde de la Science, le monde de la Technique et le monde de l’Économie progressent de conserve. Leur progrès est celui du monde moderne.

 C’est d’après une opération fondatrice qui a expulsé la Vie – la visée objective de toute chose – qu’existe notre modernité. Toutes les étapes de son développement obéissent à cette négation de la Vie et la répandent. L’inhumanité de notre modernité est la révélation physique de l’inhumanité métaphysique de ce projet. Les désagréments modernes n’ont donc rien de fortuit, car c’est essentiellement que notre modernité construit le devenir-inhumain du monde.

 Appelons monde de l’objectivité un monde qui résulte de ce processus, et monde de la sensibilité un monde qui ne lui doit rien.

 Pourquoi l’homme, subjectif par essence, s’est-il ainsi aventuré sur la voie de l’objectivité, si contraire au déploiement de sa vie ?

 

 

 

 

  De sa propre vie l’homme est fondamentalement inquiet. Sans confiance en la puissance de sa propre Vie, il craint l’avenir de lui-même. Identiquement, il manque d’amour pour sa Vie et de force pour lui-même. Alors cet homme inquiet de sa Vie s’est détourné de soi pour se tourner vers l’Extérieur – de lui-même : les objets du monde, qu’il a réquisitionnés au secours de son inquiétude métaphysique. Ce faisant, il déportait son intérêt pratique de sa Vie vers le monde. Cette manœuvre, a priori innocente et justifiée par son utilité, a sonné la grande désertion métaphysique de la Vie. Dès lors, l’homme ne cherchait plus son salut au sein de soi, de sa propre Vie, mais dans les objets du monde – contrairement à toutes les paroles de sagesse de tous les continents et de toutes les époques.

 Le Salut par l’Objet, qui est la justification de la science, entraîna méthodologiquement la Visée Objective des choses, qui est son principe. Ces deux devises forment la croyance de notre si rationnelle modernité.

 Mais c’est la croyance de ceux qui ne croient pas en la Vie.

 Que cette visé objective contrarie la Vie n’allait pas dissuader notre homme inquiet qui, précisément, nourrit une secrète rancœur envers sa Vie. Insatisfait de sa propre vie – purement subjective –, il s’est trouvé fort heureux d’un principe – la visé objective – qui venait si opportunément l’en éloigner. Il se vengeait de sa Vie.

 Le fier progrès de notre modernité est le mouvement historique de l’homme qui se dresse contre la vérité de sa Vie et s’en fait l’ennemi. Il est extrêmement révélateur que les outils conceptuels de la science soient devenus les arguments modernes de toutes les activités humaines : quantification, mesure, chiffrage, évaluation, modélisation, découpage, procédures, tests, sondages, etc. Mais qui peut sérieusement espérer, soutenu par de si exaltantes références, s’élancer joyeusement vers le bonheur ? Et qui s’étonnerait alors d’atteindre un monde au parfum fade ; un monde dénué de charme ; un monde qualifié de désenchanté ; un monde qu’il est devenu banal de dire matérialiste, ou aseptisé ; un monde où les hommes se sentent étrangers – et souffrent de dépression ; un monde qui apparaît sans cesse plus inerte, voire hostile ; un monde qui semble vide, mort ? – privé de Vie.

 L’homme moderne est l’héritier de ce reniement dialectique : autant étranger à ce monde dévasté par l’Économie que dépossédé de lui-même par la Technique, sa Vie crie ; il souffre. Et c’est encore à la Science qu’il demandera  réparation. Il est le croyant.

 Essentiellement : étranger à ce monde dévasté par l’Objectivité, dépossédé de lui-même par l’Objectivité, il demande réparation à l’Objectivité. Il est le possédé.

 Le devenir-inhumain du monde moderne se manifeste également par son danger et par sa laideur. Bien que cette laideur soit immédiatement perceptible, c’est cependant son danger, médiat, qui fait parler de lui. Pour lever vite ce paradoxe, il suffit de s’aviser que l’appréciation de la laideur relève d’un jugement esthétique, subjectif, alors que l’appréciation de son danger relève de mesures scientifiques, objectives. Il convient ici d’admirer l’unité nihiliste de la visée objective à l’œuvre : le même geste qui corrompt le monde interdit de le remarquer.

 Laideur. Comme c’est naturellement que la Vie engendre son esthétique (il suffit pour s’en convaincre de se promener de par le monde et ses époques pour voir ce qu’il en est, avant l’ère industrielle, de la beauté inhérente aux réalisations de toute culture – le monde de la sensibilité), c’est tout aussi naturellement qu’un monde bâti en contravention avec la Vie produit sa laideur – pas même sa laideur, mais la laideur ; car autant sont – étaient – variées les populations et leur culture, autant est unique l’Objet, où qu’il se trouve à la surface de la Terre – nous apprend la ville nouvelle, rigoureux exemple du monde de l’objectivité.

 Danger. Par quel miracle un monde issu de la négation de la Vie pourrait-il favoriser la vie ? C’est le miracle qu’espère notre modernité.

 Contre cette entreprise de déshumanisation par l’objectivité, la résistance se tient logiquement sur les terres de la subjectivité : les arts et la culture.

 

 

 

 

Voici une pièce de théâtre.

 Au sein d’une existence ordinaire, professionnelle et conjugale, elle exhibe les moyens modernes de la fuite de soi. Les situations de la pièce sont donc modernes mais leur arrangement ne l’est pas : elles sont baroques, jusqu’au fantastique – et comiques. Vues de loin, elles paraissent satiriques.

 Un drame, le drame du héros aliéné aux croyances modernes, se noue sous nos yeux. Comme dans un drame antique, il y aura une montée paroxystique que conclura un sacrifice final. Suivant la grande leçon d’Œdipe-Roi, la pièce est l’enquête pratique qui élucide les raisons de ce drame.

 

 

 

   C’est une pièce de révélation : elle met au jour les graves questions de notre temps, conformément à la vocation millénaire du théâtre, notamment de l’antique tragédie grecque. C’est autant à sa lumière qu’à celle du théâtre baroque qu’il faut se représenter cette pièce.

 Cette pièce révèle notre modernité à elle-même, et prétend amener le grand débat de salubrité publique dont les hommes ont un si urgent besoin. Elle est radicalement critique ; c’est une pièce de Résistance.

 Éric Brun

 04 67 92 57 97

 ericbrun@club-internet.fr

  

par Jean Coulardeau publié dans : Articles récents
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