L'ordinateur, dernière Tour de Babel
 

Jeudi 19 juillet 2007

A l’occasion de ce café-philo, j’ai eu le plaisir de rencontrer éric Brun, auteur d’un texte qui m’a paru digne d’être porté à la connaissance des visiteurs de ce blog. Il doit me communiquer sa pièce de théâtre dont cet avant-propos laisse espérer le meilleur.

Les propos introductifs à ce café philo de Montpellier figurent dans un article du blog intitulé "L'illusion technicienne"

 Bonne lecture.

  La Vie perdue

  Notre monde court à sa ruine.

 Chaque nouveau jour nous apporte ses nouvelles alarmantes : ici, le nombre des cancers augmente, alors que baisse l’âge de ses victimes ;  là, telle variété de plantes s’est éteinte ; ailleurs, telle espèce animale ; telle autre ne se reproduit plus ; une autre encore, plus chanceuse, ne doit déplorer que la baisse de sa fertilité : c’est l’espèce humaine ; tandis que progresse la température, entraînant la montée des eaux des mers et la descente des eaux des glaciers ; et partout une pollution grandissante (air pollué, eaux polluées, mers polluées, etc.), détectable jusque dans le corps de l’homme moderne.

 

 

 

 

  Et ainsi se succèdent des informations dramatiques et parcellaires, apparemment indépendantes, alors que tellement cohérentes.

 Mais cette dégradation, que nous révèlent les mesures de la Technique, est aussi perceptible par tout homme qui sort de chez lui : prolifération des zones industrielles et commerciales – et de la laideur qui leur est attachée – ; disparition de la diversité des paysages et des habitats – et du charme qu’ils exhalent – ; incapacité à construire des villes ; disparition des odeurs et des bruits de la nature ou des activités de l’homme au profit des odeurs et des bruits des machines, etc.

 Comment en sommes-nous arrivés là ?

 À cette perte générale de la qualité, à ce bannissement des caractères de la vie, à ce monde dangereux et laid, à ce devenir inhumain du monde ?

 Le devenir inhumain du monde a ceci de scandaleux qu’il est le pur produit de l’activité humaine. Si chacune de ses occurrences, considérée isolément, appelle une désolation particulière et se fait analyser comme une regrettable déviation, rectifiable à ce titre, l’intelligence qui embrasse ensemble les différentes preuves de cette déshumanisation ne peut les supposer fortuites. Il lui apparaît plutôt que notre modernité semble gâter tout ce qu’elle touche, et en vient à postuler l’existence d’un principe central de corruption.

 Quel est ce principe ? Où réside-t-il et comment opère-t-il ? Pourquoi est-il apparu ? Pourquoi l’avons-nous adopté ? Quelle est la cause de sa grande fortune ? Qui sont ses hérauts les plus convaincus ?

 Nommons tout de suite ce principe : c’est la visée objective de toute chose.

 Selon la lumineuse phénoménologie de la Vie, que nous révèle Michel Henry, l’essence de la Vie de l’Homme, c’est le « se ressentir soi-même » (qui ressent ? c’est le soi de chaque homme vivant ; qu’est-ce qui est ressenti ? c’est le soi de chaque homme vivant), manifestation purement subjective. La Vie de l’homme, en son vécu propre, en son intériorité originelle, n’est qu’un flux ininterrompu de sentiments et de sensations. Pour tout homme, chacune de ses actions et de ses pensées se manifeste à lui par ce flux subjectif.

 

 

 

 

  De cette constatation élémentaire (mais absente des conceptions classiques de l’homme, qui en font un être de raison, voué à raisonner sur les choses et les idées) il résulte deux conséquences :

 - ce n’est qu’en vertu de ce premier contact avec lui-même, de soi à soi, que l’homme pourra ensuite entrer en relation avec l’extérieur de lui-même, les choses du monde. Du fait que ce contact de soi à soi est affectif, la relation avec les choses du monde est affective. Elles nous atteignent par notre sensibilité et nous les parons de sensibilité.

 - le premier lieu de la Vérité n’est pas l’être objectif des objets (du monde ou de la raison), mais le ressenti subjectif du sujet vivant : à tout instant, sa jouissance ou sa souffrance lui est incontestable ; elle est Vraie.

 Dans ces conditions, qu’est-ce que la visée objective ?

 - d’abord, c’est, pour atteindre le Vrai de l’Objet, le projet systématique de dénuder de leur parure affective, subjective, les choses auparavant humainement visés, primitivement sensibles. La réussite de cette visée objective procède de la destruction de l’œuvre de sensibilité issue des sujets, les hommes. Cette opération définit la science expérimentale.

 - secondairement, c’est prétendre que le vrai ainsi obtenu, le vrai des objets du monde, objectif, est le seul vrai possible, excluant ainsi le vrai issu de la sensation, le vrai subjectif qui réside en l’homme – non mesurable, objectivement.

 La visée objective des choses réalise donc une double expulsion de la Vie : celle qui enveloppe les objets sensibles du monde et celle qui réside au cœur de l’homme.

 L’action corollaire de la visée objective est l’objectivation. Elle saisit les propriétés de la vie de l’homme (ses fonctions, ses besoins, ses désirs, etc.) pour attacher à leur accomplissement un objet ou un processus objectif. Ses grands succès se font assez voir dans ce que sont devenus le déplacement de l’homme, son alimentation, sa santé, son habitat, ses divertissements, sa relation à autrui, etc.

 Visée objective et objectivation sont les deux modalités symétriques de la violence qu’exerce l’Objet sur la Vie : quand la première arrache la Vie à l’Objet, la seconde alourdit la Vie par l’Objet.

 Les choses objectivement visées constituent le monde de la Science.

 Le monde de la Technique est le devenir-utile du monde de la Science.

 Le monde de l’Économie est le devenir-marchandise du monde de la Technique.

 Le monde de la Science, le monde de la Technique et le monde de l’Économie progressent de conserve. Leur progrès est celui du monde moderne.

 C’est d’après une opération fondatrice qui a expulsé la Vie – la visée objective de toute chose – qu’existe notre modernité. Toutes les étapes de son développement obéissent à cette négation de la Vie et la répandent. L’inhumanité de notre modernité est la révélation physique de l’inhumanité métaphysique de ce projet. Les désagréments modernes n’ont donc rien de fortuit, car c’est essentiellement que notre modernité construit le devenir-inhumain du monde.

 Appelons monde de l’objectivité un monde qui résulte de ce processus, et monde de la sensibilité un monde qui ne lui doit rien.

 Pourquoi l’homme, subjectif par essence, s’est-il ainsi aventuré sur la voie de l’objectivité, si contraire au déploiement de sa vie ?

 

 

 

 

  De sa propre vie l’homme est fondamentalement inquiet. Sans confiance en la puissance de sa propre Vie, il craint l’avenir de lui-même. Identiquement, il manque d’amour pour sa Vie et de force pour lui-même. Alors cet homme inquiet de sa Vie s’est détourné de soi pour se tourner vers l’Extérieur – de lui-même : les objets du monde, qu’il a réquisitionnés au secours de son inquiétude métaphysique. Ce faisant, il déportait son intérêt pratique de sa Vie vers le monde. Cette manœuvre, a priori innocente et justifiée par son utilité, a sonné la grande désertion métaphysique de la Vie. Dès lors, l’homme ne cherchait plus son salut au sein de soi, de sa propre Vie, mais dans les objets du monde – contrairement à toutes les paroles de sagesse de tous les continents et de toutes les époques.

 Le Salut par l’Objet, qui est la justification de la science, entraîna méthodologiquement la Visée Objective des choses, qui est son principe. Ces deux devises forment la croyance de notre si rationnelle modernité.

 Mais c’est la croyance de ceux qui ne croient pas en la Vie.

 Que cette visé objective contrarie la Vie n’allait pas dissuader notre homme inquiet qui, précisément, nourrit une secrète rancœur envers sa Vie. Insatisfait de sa propre vie – purement subjective –, il s’est trouvé fort heureux d’un principe – la visé objective – qui venait si opportunément l’en éloigner. Il se vengeait de sa Vie.

 Le fier progrès de notre modernité est le mouvement historique de l’homme qui se dresse contre la vérité de sa Vie et s’en fait l’ennemi. Il est extrêmement révélateur que les outils conceptuels de la science soient devenus les arguments modernes de toutes les activités humaines : quantification, mesure, chiffrage, évaluation, modélisation, découpage, procédures, tests, sondages, etc. Mais qui peut sérieusement espérer, soutenu par de si exaltantes références, s’élancer joyeusement vers le bonheur ? Et qui s’étonnerait alors d’atteindre un monde au parfum fade ; un monde dénué de charme ; un monde qualifié de désenchanté ; un monde qu’il est devenu banal de dire matérialiste, ou aseptisé ; un monde où les hommes se sentent étrangers – et souffrent de dépression ; un monde qui apparaît sans cesse plus inerte, voire hostile ; un monde qui semble vide, mort ? – privé de Vie.

 L’homme moderne est l’héritier de ce reniement dialectique : autant étranger à ce monde dévasté par l’Économie que dépossédé de lui-même par la Technique, sa Vie crie ; il souffre. Et c’est encore à la Science qu’il demandera  réparation. Il est le croyant.

 Essentiellement : étranger à ce monde dévasté par l’Objectivité, dépossédé de lui-même par l’Objectivité, il demande réparation à l’Objectivité. Il est le possédé.

 Le devenir-inhumain du monde moderne se manifeste également par son danger et par sa laideur. Bien que cette laideur soit immédiatement perceptible, c’est cependant son danger, médiat, qui fait parler de lui. Pour lever vite ce paradoxe, il suffit de s’aviser que l’appréciation de la laideur relève d’un jugement esthétique, subjectif, alors que l’appréciation de son danger relève de mesures scientifiques, objectives. Il convient ici d’admirer l’unité nihiliste de la visée objective à l’œuvre : le même geste qui corrompt le monde interdit de le remarquer.

 Laideur. Comme c’est naturellement que la Vie engendre son esthétique (il suffit pour s’en convaincre de se promener de par le monde et ses époques pour voir ce qu’il en est, avant l’ère industrielle, de la beauté inhérente aux réalisations de toute culture – le monde de la sensibilité), c’est tout aussi naturellement qu’un monde bâti en contravention avec la Vie produit sa laideur – pas même sa laideur, mais la laideur ; car autant sont – étaient – variées les populations et leur culture, autant est unique l’Objet, où qu’il se trouve à la surface de la Terre – nous apprend la ville nouvelle, rigoureux exemple du monde de l’objectivité.

 Danger. Par quel miracle un monde issu de la négation de la Vie pourrait-il favoriser la vie ? C’est le miracle qu’espère notre modernité.

 Contre cette entreprise de déshumanisation par l’objectivité, la résistance se tient logiquement sur les terres de la subjectivité : les arts et la culture.

 

 

 

 

Voici une pièce de théâtre.

 Au sein d’une existence ordinaire, professionnelle et conjugale, elle exhibe les moyens modernes de la fuite de soi. Les situations de la pièce sont donc modernes mais leur arrangement ne l’est pas : elles sont baroques, jusqu’au fantastique – et comiques. Vues de loin, elles paraissent satiriques.

 Un drame, le drame du héros aliéné aux croyances modernes, se noue sous nos yeux. Comme dans un drame antique, il y aura une montée paroxystique que conclura un sacrifice final. Suivant la grande leçon d’Œdipe-Roi, la pièce est l’enquête pratique qui élucide les raisons de ce drame.

 

 

 

   C’est une pièce de révélation : elle met au jour les graves questions de notre temps, conformément à la vocation millénaire du théâtre, notamment de l’antique tragédie grecque. C’est autant à sa lumière qu’à celle du théâtre baroque qu’il faut se représenter cette pièce.

 Cette pièce révèle notre modernité à elle-même, et prétend amener le grand débat de salubrité publique dont les hommes ont un si urgent besoin. Elle est radicalement critique ; c’est une pièce de Résistance.

 Éric Brun

 04 67 92 57 97

 ericbrun@club-internet.fr

  

par Jean Coulardeau publié dans : Articles récents
Mercredi 18 juillet 2007

                                                   Critique d'un lecteur

 

 

 

D'abord le titre : en commandant le livre, je pensais lire une réflexion critique sur l'informatique, ses conséquences sociales et psychologiques aujourd'hui et rien dans la 4-ième de couverture ne venait démentir cette impression, au contraire. Or non seulement vous ne parlez que très peu de l'informatique (et encore moins d'internet, les deux allant ensemble depuis un moment), mais en plus vous en dites souvent n'importe quoi. En réalité, l'ordinateur est pour vous le prétexte pour parler de bien d'autres choses; il est pour vous le symbole de notre époque. Pourquoi pas. Je pense même que c'est assez légitime à la fois comme manière de procéder et comme point de vue. Mais alors, il fallait le dire clairement d'emblée, et il valait mieux donner un titre plus explicite à ce texte qui parle essentiellement d'autre chose que de l'ordinateur.

  

         Lorsque vous parlez de l'ordinateur, vous commettez des inexactitudes. Par

exemple, p. 60: "En plus, l'ordinateur pollue énormément. Il faut deux fois plus de ressources naturelles pour faire un ordinateur que pour fabriquer un véhicule". Je crois que l'information sur ce sujet émane d'un rapport de l'ONU publié il y a un an ou deux - je n'ai pas les références exactes sous la main - qui, si je me souviens bien, disait que pour produire une puce électronique de 2 grammes il fallait 1.200 grammes de ressources naturelles alors que pour produire une voiture d'une tonne il fallait 2 tonnes de ressources, dont une grande quantité d'eau dans les deux cas. Ce n'est pas tout à fait ce que vous dites, même si sur le fond cela revient au même.

 

         Malheureusement, cette imprécision on la retrouve un peu partout dans votre livre.

Surtout, vous faites de l'ordinateur le symbole de la volonté rationalisatrice morbide de notre temps. Pourquoi pas. Mais encore faudrait-il que le symbole reste bel et bien un symbole autour duquel vous articulez vos analyses. Or plus qu'un symbole, vous en faites une personne agissante et autonome, ce qu'il n'est pas: l'ordinateur est et reste une machine, il faut des êtres humains pour la faire fonctionner. Que ces être humains se comportent en automates est un problème grave, assurément: c'est ce qu'il s'agirait justement d'analyser et que vous ne faites pas (en tout cas pas assez). L'ordinateur ou les machines automatiques, si elles se passent certes dune main d'oeuvre nombreuse, ne se substituent pas pour autant à la personne humaine, même si elles contribuent à l'aliéner et à la déposséder de tout pouvoir de décision et d'intervention sur les processus technico-économiques.

 

         En tout cas écrire: "les Suédois ont stérilisé leurs marginaux... demain ce travail sera fait encore mieux et plus discrètement avec les ordinateurs. Un ordinateur, ça n'a pas d'état d'âme, ça ne témoigne pas..." est une absurdité: jusqu'à preuve du contraire, les ordinateurs ne vont pas en personne arrêter les gens chez eux, ils ne pratiquent pas en personne des opérations de stérilisation, etc... Il faut encore pour tout cela des policiers, des infirmiers, des médecins, etc... bref des êtres humains qui ont parfois des états d'âme et peuvent témoigner, etc... De même, ce que vous racontez sur la bande à Baader me semble également très approximatif: ce n'est certainement pas LA cause de l'arrestation de ce groupe, mais simplement une technique testée par la police (à mon avis très inefficace, car la médecine et la psychologie n'ont pas les moyens de déterminer  précisément un profil de maladie: les êtres humains ne sont pas - encore - des machines).

 

         Mais avec ces deux exemples vous faites de l'ordinateur une sorte de démiurge tout-puissant: autrement dit vous prenez au mot ce que vous dénonciez dans la seconde citation de la 4iÈme de couverture; maintenant c'est vous qui "croyez" en la toute puissance de cette machine! curieux renversement! Vous tombez donc dans  l'excès inverse de celui des progressistes qui voient dans la technologie le "remède" à tous nos maux. Mais le contraire d'une erreur n'est pas forcément quelque chose de juste, l'exagération ne peut pas remplacer la précision dans les faits et l'outrance ne peut servir d'argument ni se substituer à l'analyse.

 

         Et malheureusement les exemples sont nombreux dans votre livre où vous ne faites guère dans la nuance ni dans la finesse de raisonnement. Par exemple, p. 138:

"Pourquoi y a t il autant d'accidents de voiture, autant de morts sur la route tous les ans? Tout simplement parce que sans ces sacrifiés nos grands professeurs ne pourraient pas faire de greffes d'organes faute de greffons." En lisant une telle phrase pour la première fois, je me suis demandé si ces médecins passaient commande auprès du ministère de la santé ou bien s'ils s'adressent directement à la préfecture de leur lieu de résidence? Interviennent-ils au niveau du code de la route ou bien directement dans les conseils municipaux pour favoriser les carrefours dangereux? Bref, vous balancez une telle monstruosité au détour d'un paragraphe comme une sorte d'évidence qui n'a besoin ni d'être prouvée, ni d'être argumentée et qui n'a pas non plus besoin d'être discutée. Ce genre d'outrance ne peut que desservir votre propos:

n'importe qui interprétera cela comme une manifestation de délire paranoïaque.

 

         Je ne m'étendrai pas sur la partie "spirituelle" de votre ouvrage: je crois que vous dites vous-même que vos idées là-dessus n'ont rien de très original. Je crains que là aussi, de toute façon, vous ne fassiez guère dans la nuance: "Tout étant dans tout et réciproquement, celui qui se connaît parfaitement connaît tout. Cette sagesse qui empêche le couple puissance-connaissance d'exister s'acquiert." (p. 37)

 

         A "tout est dans tout", j'ai tendance à répondre à la Pierre Dac: "et la concierge est dans l'escalier" pour souligner le caractère absurde de ce genre d'affirmation! Bref, vous tombez dans  l'excès inverse du réductionnisme étroit et borné de la science pour faire dans un "holisme" débridé où tout devient équivalent et se confond. Et là encore, le contraire d'une erreur n'est pas quelque chose de juste. (sur la critique de la science, je suis en train de lire le livre de Michel Henry, la Barbarie, et PUF 1987 qui fait une analyse philosophique très fouillée - parfois trop, peut-être - mais assez limpide; je vous le recommande).

 

         Bref, d'une manière générale, je pense qu'au lieu d'assommer le lecteur avec vos idées générales pour le moins approximatives et vos affirmations sans nuances, vous auriez mieux fait de nous raconter votre vie. Vous nous auriez ainsi raconté vos luttes et vos combats, pourquoi vous avez fait tout cela, les gens que vous avez rencontré et ce qu'ils vous ont apporté, etc... Et à partir de ce fil concret vous auriez pu développer vos idées générales de manière plus précise, justement en les reliant à des réalités vécues; plutôt que de faire dans l'abstraction débridée. Un tel témoignage sur des temps et des personnes, hélas, bien oubliées aurait été, à mon avis bien plus utile et bien plus plaisant à lire.

  

         Soyez certain que je suis atterré par le fait que les personnes qui ont relu votre livre n'aient pas jugé utile de vous signaler, ou n'aient pas vu, les erreurs grossières que je vous signale ici. L'éloge que vous fait MB (Michel Bernard je suppose) dans Silence! ne peut que me conforter dans mon jugement; en effet ce personnage ne sait pas lire, ne veut pas penser et ne peut entendre que ce qui flatte ses certitudes. C'est, fort malheureusement, une attitude trop répandue dans le "milieu écolo", où l'esprit critique tend à se dissoudre dans la recherche acharnée du consensus.

 

         En espérant, encore une fois, que vous ne prendrez pas ces critiques en mauvaise part et qu'elles vous seront utiles.

 

                                                                                                   B.

                                            

                                                   Réponse à la critique de B.

 

 

 

Bonjour,

 

         Avant de répondre aux points précis soulevés dans votre lettre, dont je vous remercie pour la franchise, je voudrais expliciter un aspect fondamental.

 

         Ce qui nous différencie essentiellement c'est le regard, la compréhension, que nous portons sur la technique. Pour moi elle forme un système: le système technicien. Dés lors, ses règles s'imposent à ceux qui utilisent tout ou partie de ses éléments. Règles qui finissent par générer une société que nous subissons tous.

         Vous me reprochez à plusieurs reprises de ne pas voir que l'humain peut être maître de l'ordinateur. Je ne pouvais pas le voir car je suis convaincu du contraire. Tout mon travail consiste justement à montrer cet asservissement. L'ordinateur ne peut pas amener la liberté car il est le produit d'une société liberticide. Si la liberté existait, l'ordinateur n'existerait pas. Telle est ma conviction. Je ne vais pas réécrire le livre, je crois avoir essayé, du mieux que je pouvais, de démontrer cela. Je ne ferai pas mieux. Peut-être y ajouterais-je quelques pages. Que d'autres se mettent au travail!

         Mes réponses à vos reproches doivent donc être comprises à la lumière de ce que je viens d'écrire.

  

         Que vous ayez été abusé par le titre, qui puis-je? J'y parle bien d'ordinateur et pas d'informatique tout comme dans la quatrième de couverture. Une autre personne s'est également trompée. Elle croyait que la référence à la Tour de Babel signifiait une apologie de l'ordinateur, ce qu'elle espérait lire. Pour elle la Tour de Babel avait une fin heureuse. Elle n'a donc pas acheté le livre quand la libraire l'eut persuadée de son erreur. Nous avons, dans votre cas, la double ambiguïté du titre et de la vente par correspondance. Le premier ne peut qu'être bref, et l'absence de vendeur en chair et en os avec qui dialoguer empêche toute rectification. Pour moi et pour tous ceux avec qui je discute, mon livre parle de l'ordinateur comme achèvement, perfectionnement suprême du système technicien. Ordinateur qui nous mène à la catastrophe.

 

          Vous me reprochez de ne pas citer correctement la source que vous possédez concernant la pollution due à la fabrication de l'ordinateur. Vous laissez entendre que je m'appuie sinon sur rien, du moins sur une présentation incorrecte. Comme s'il n'y avait que votre source.

Alors voilà les miennes: j'ai pris l'information dans un compte-rendu (paru dans La Tribune-Le Progrès) d'un rapport de l'ONU ou de l'UNESCO. Je n'arrive plus à mettre la main sur la coupure de presse. A l'époque j'avais écrit aux éditions Tec et Doc pour savoir dans quelles conditions je pouvais avoir le rapport original. Le prix très élevé m'a empêché de l'acquérir. Par contre un livre de 2005: "Notre mode de vie est-il durable?" par Justice et Paix-France reprend, à la page 27, cette information. Les auteurs écrivent: "La fabrication... d'un ordinateur utilise entre 8 et 14 tonnes [de matière première naturelle non renouvelable]". Ils donnent comme source un dossier d'information du Ministère de l'Ecologie et du Développement durable. Je ne dis pas que votre information est fausse, alors faites moi l'honneur de présumer que, jusqu'à preuve du contraire, les miennes ne sont pas fabriquées.

 

         La critique suivante où vous me reprochez de ne pas considérer l'ordinateur comme une simple machine ne tient pas à l'abri du préambule de cette lettre. Vous pouvez ne pas l'accepter, mais l'ayant posé je suis logique en rédigeant mon texte. Les humains qui utilisent l'ordinateur ne sont pas qu'aliénés, ils sont happés par le système. Ceux qui ne s'en servent pas aussi, dans la mesure où l'ordinateur n'existe que dans une société liberticide qu'il renforce pour augmenter sa puissance. Nous ne sommes pas en face d'une personne, mais d'un système. Ce qui est pire car il n'a ni conscience, ni état d'âme. Vous me direz que pour en sortir l'humain n'a que de lui tourner le dos. Mais ce faisant il doit renoncer à tous les outils que le système lui apporte et à tous les avantages que ces outils lui procurent. Il n'y a pas de demi-mesures!

  

         Je reconnais bien volontiers que la stérilisation suédoise peut paraître rapide à ceux qui n'adhèrent pas à mes prémices. Bien entendu les ordinateurs ne procéderont pas à l'arrestation et à la stérilisation chirurgicale des marginaux. Ils rendront obligatoire, par exemple, des contrôles divers et variés au cours desquels, sous prétexte d'examens médicaux ou autres, les personnes se verront "injecter" un produit stérilisant. A part celui qui aura programmé cette intervention, personne ne sera au courant, l'identification du receveur se faisant sur un code inclus dans la carte vitale par exemple. Ces produits vont exister, ils sont actuellement expérimentés sur les cochons, au nom du bien-être animal. Aujourd'hui les systèmes de surveillance peuvent savoir ce que vous faites, ce que vous lisez, ce que vous dites... etc, sans se montrer un tant soit peu et avec un minimum de personnel. Ils se perfectionnent tous les jours. Ce que j'imagine n'est même pas pour demain, seulement dans quelques heures à l'échelle d'une vie humaine. Les nanotechnologies vont permettre des prouesses insoupçonnées dans ce domaine. Sans l'ordinateur tout cela n'existerait pas.

  

         Quant à l'arrestation de la Bande à Baader, libre à vous de ne pas croire ce que j'écris.

Il existe pourtant une profession qui trace de plus en plus précisément les profils des personnes à partir de leurs actes, de leurs paroles et écrits: les profilistes.

 

         L'ordinateur n'est pas un "démiurge". Il est simplement le sommet du système technicien qui nous oblige à vivre selon ses lois.

 

         A votre avis pourquoi a-t-on mis si longtemps pour passer de 20.000 morts par an sur les routes à 5.000 malgré une densité automobile qui a plus que doublé? Croyez-vous que si personne n'y avait eu intérêt on aurait laissé un tel carnage se perpétuer? Les greffeurs d'organes ne furent pas les seuls bénéficiaires, le lobby automobile aussi pour ne citer que lui. Vous ridiculisez ma pensée, libre à vous, mais vous passez alors à côté de la compréhension du système technicien. Quand une société a pour leitmotiv "la sécurité de l'emploi", elle ne peut pas s'opposer à des pratiques qui génèrent des emplois. N'a-t-on pas vu les ouvriers des arsenaux manifester contre la réduction de leur production! Pourtant elle ne sert qu'à tuer. Ils ne programment pas les guerres, mais ils ensemencent les esprits pour qu'elles soient acceptées. Je me souviens, à une époque où j'utilisais des enveloppes contre le commerce des armes, de m'être fait engueuler par un receveur des Postes qui me reprochait de militer contre le travail des employés des arsenaux.

 

         Vous n'admettez pas "Tout est dans tout et réciproquement". Vous en avez le droit.

Pour ma part cela me conforte dans la compréhension que j'ai du vivant, quand je fais de l'homéopathie uniciste par exemple. Je m'y réfère donc.

 

         J'aurais pu effectivement raconter ma vie. Les idées qui ont sous-tendu les actions auxquelles j'ai participé sont celles que je développe dans mon livre. Ce qui me vaudrait de votre part les mêmes reproches.

 

         Pour terminer il faut que je vous remercie de vos critiques. Elles m'auront permis d'expliciter  ma pensée, de voir certains points faibles dans son expression et de mieux cerner les endroits où nous divergeons complètement.

  

         Mon beau-frère s'est amusé à faire un blog sur mon livre!!! Je compte y mettre anonymement votre lettre et ma réponse, pour alimenter le débat que j'ai voulu susciter en écrivant ce livre.

  

                                                                    Jean Coulardeau

 

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