II
Ainsi donc beaucoup d'auteurs se sont déjà attaqué à ce problème de
larelation entre la Technique et la Théologie: cherchant à fonder la
Technique, à l'expliquer théologiquement, à la comprendre aussi. Mais il me semble que pour
toutes les études que j'ai lues, presque sans en excepter aucune, on peut faire une critique
commune: certes leurs auteurs sont de bons théologiens, mais ils n'ont en fait aucune idée de
ce qu'est la Technique. Ils ne procèdent à aucune analyse rigoureuse et complète. Pour les uns,
ils s'attaqueront à un aspect: par exemple l'ordinateur ou bien les télécommunications, ou bien
le machinisme industriel. On aura alors des études sur l'ordinateur et la Foi,
ou les réactions sociales envers le machinisme. Pour d'autres, on conserve
l'idée vague et générale de la Technique qui traîne un peu partout, ils adoptent
les lieux communs sans savoir vraiment de quoi il s'agit. Pour d'autres enfin,
on adopte un point de vue bien assuré sur la Technique, qui est celui
d'un certain courant idéologique. Ainsi beaucoup de théologiens se réfèrent
sans plus à l'analyse de la Technique faite par les marxistes ou même
les communistes, ou encore aux conclusions du MIT et du Club de Rome: ce
qui montre à quel point ces théologiens sont purement et simplement victimes de
la mode: ils commencent à s'occuper de la question centrale de notre
société lorsqu'elle est portée au niveau des lieux communs par les M.M.C. (Mass Media Culturels)
et que tout le monde en parle. Il est très frappant que dans la revue du
Conseil Œcuménique spécialement consacrée à ce problème de la société
technicienne (Anticipation), il n'y ait pratiquement aucune référence aux auteurs qui
ont effectivement tenté une analyse réelle de l'ensemble technique
(Mumford, Friedmann, Simondon par exemple). Il n'y a dès lors aucune appréhension globale du phénomène, mais sans savoir de quoi l'on parle, on se révèle comme très sensible, par exemple aux
conséquences sociales: il semble que l'humain se situe uniquement à ce niveau. Or, je crois avoir montré, en consacrant douze
volumes à l'étude de la société technicienne et du système technicien que nous sommes en présence d'un corps d'une difficulté extrême à
connaître. Mais si l'on veut procéder à une étude théologique sérieuse, il vaut quand même mieux savoir de quoi l'on parle. Tous ces
articles sont frappés de vanité par leur absence d'objet. Il est vrai que l'on procède parfois autrement, par le dialogue et la confrontation
entre scientifiques ou techniciens, et puis théologiens. Ce qui à certains points de vue est excellent. Mais il faut
se rendre compte que le scientifique qui connaît fort bien son objet de travail et ses méthodes, ne sait pas forcément ce qu'est
la science en tant que phénomène sociologique ou psychologique. Aucun scientifique n'aurait pu écrire l'analyse de Weber ou celle de Kuhn. Quant au technicien, encore beaucoupmoins. Et cela pour deux raisons. La première,
c'est que la Science fait l'objet de réflexion et d'études de plus en plus précises depuis trois siècles et surtout depuis cent cinquante ans, alors que sur la Technique, on en est
encore aux balbutiements ; les meilleurs spécialistes de l'analyse de la technique en sont encore aux premières hypothèses. Ainsi un scientifique pourrait avoirconnaissance des travaux sur la science qui ont
commencé avec Descartes puisl'Encyclopédie, aucun technicien ne connaît les travaux fondamentaux sur laTechnique prise comme un ensemble: ils sont trop récents! La seconde raison,c'est que le scientifique malgré sa
spécialisation est un intellectuel, et peut, accidentellement, faire de la science son objet de recherche, avec plus ou moins de bonheur (ainsi Rostand, Jacob, Monod). Alors que le technicien est, même à un degré élevé, un praticien
et un homme d'action: il ne réfléchit jamais sur la technique, à peine sur la sienne propre, et pour la perfectionner. Ainsi la méthode du dialogue est fructueuse pour des secteurs spécialisés entre scientifiques et
théologiens (qui d'ailleurs vont presque aussitôt dérailler sur des problèmes métaphysiques), mais elle est nulle
entre techniciens et théologiens: ils sont dans des univers différents. Il n'y a aucun terrain
de rencontre. Et comme aucun des deux groupes n’a une appréhension globale de la technique, ils ne risquent pas d'avoir une
relation fondamentale de recherche.
On en reste dès lors au niveau des opinions. Et dans ce domaine jevoudrais alors souligner trois erreurs communes à pratiquement tous ces travaux de théologiens sur la
Technique. La première, c'est qu'ils abordent la question sous son aspect philosophique, c'est-à-dire permanent. Il y a toujours eu des techniques, l'homme est technicien. Ce qu'il y a à chercher à comprendre ou à élucider c'est cette
caractéristique-là. La technique est un phénomène permanent, et sans se poser d'autres questions, c'est le fait technique en soi, que l'on va considérer. Autrement dit, on
raisonnera théologiquement, indifféremment, sur la technique des australopithèques éclatant le premier pebble, et sur celle de
l'ordinateur. Il y a pour tous les théologiens, une identité entre techniques anciennes et modernes. C'est la Technique et c'est tout. Ils ne se demandent pas pourquoi la question ne s'est jamais posée aux théologiens avant ces
dernières années. On a toujours posé le problème du travail, jamais celui de la Technique. Il est vrai que dans beaucoup de ces études on
ramène presque aussitôt la Technique au travail. Lieu commun bien assuré. Ils ne connaissent donc rien de la spécificité de
la Technique dans notre société (et je dis bien de la Technique non pas de certaines de ses conséquences) et de ce fait
ne peuvent rien en dire d'un point de vue théologique. Ils ne réalisent pas qu'il y a eu deux retournements radicaux, celui de la
fin du XVIIIe siècle qui donne naissance à la société industrielle, celui de 1930-1945, qui donne naissance à la
sociététechnicienne, et qu'il n'y a strictement plus rien de commun entre la Technique de notre
monde développé, et tout ce que l'humanité a connu depuis deux millions d'années... Ils ne réalisent pas que là plus encore
qu'ailleurs joue le fameux jeu du quantitatif et du qualitatif. Le second reproche que j'adresserai à presque toutes ces études c'est qu'elles ne sont presque jamais théologiques, elles reviennent
presque aussitôt à des problèmes moraux. Il s'agit de questions de comportements, et par conséquent on se situe à un niveau éthique, or, certes et nous le verrons, il y a bien un ensemble de questions éthiques, mais il y a d'abord quelques problèmes théologiques de fond. Rares sont ceux (par exemple
Vahanian) qui ont situé la Technique dans une perspective eschatologique. Le plus souvent dès lors on va se résoudre
à poser des jugements de Bien et de Mal sur la Technique, à répartir des techniques bonnes et
mauvaises, ce qui prouve que l'on ne sait strictement pas de quoi on parle, mais qui conditionne l'attitude qui fait l'objet de
ma troisième critique. Presque toutes ces études, ont une orientation politique (et
particulièrement celles du Conseil Œcuménique), elles sont implicitement et parfois explicitement habitées par la conviction que tout peut se
résoudre par la voie politique - Soit qu'il s'agisse d'un changement de régime (la Technique
cessant d'être nocive dans un monde socialiste) soit qu’il s’agisse d’une orientation politique nouvelle (faire servir la Technique au TiersMonde,
au lieu d'en faire un instrument de domination). Dans tous les cas, on pense avec la certitude que tout est affaire de politique, et que grâce à lapolitique on pourra maîtriser et changer la Technique. C'est pourquoi ces nombreuses études nous seront d'une aide médiocre.
X
X X
III
Je voudrais en terminant cette introduction poser un problème
théologiquefondamental que je n'aurai pas à débattre autrement. Je voudrais le
formulerainsi: Le système technicien dans sa réalité effective actuelle rend leTranscendant inévitable. Notre Dieu est-il seulement le Jésus de Nazareth qui a marché sur notre terre, qui a été pauvre, qui a connu toutes les misères del'homme et par là, par là seulement, nous a montré qui est Dieu. Comme
on dit parfois, un Dieu qui est tout immanent, et qui est faible. On connaît tous les développements sur la religion et
le Dieu bouche-trou. Je ne les reprendrai pas. Or, je voudrais prendre la question d'une tout autre façon. Si l'on sait ce qu'est le système technicien , on est obligé de le concevoir comme un englobant total. C'est-à-dire que d'une part il est une totalité, en second lieu il recouvre, modifie,
qualifie la totalité des aspects de la vie humaine, sociale, politique, intellectuelle, des relations humaines aussi bien que de la
recherche artistique, et il les transforme tous en autre chose. Enfin, il absorbe, récupère et assimile tout ce qui naît hors de
lui. Tous les actes ou pensées de contestation, tout finit par être retourné en faveur du système technicien et trouve sa place en lui. La crainte si fréquente des jeunes d'être "récupérés par le système"
est l'expression de la réalité (ils se trompent seulement quant à la qualification du système, quand ils croient qu'il s'agit du capitalisme). Le système technicien est l'englobant total, inévitable et inattaquable.
Dès lors, si nous acceptons d'être ramenés, spirituellement et dans
la "religion", à la seule et exclusive relation horizontale, (à la suite de Feuerbach), ceci
entraîne quelques conséquences importantes: d'abord il n'y a aucun point de référence qui
permette de porter un jugement sur ce système. La référence à Jésus de Nazareth est
inexistante, car il n'a rien été d'autre qu'un modèle possible dans une
société traditionnelle non technicienne, mais il n'y aaucune commune mesure avec
ce que nous connaissons. Il ne peut être ni modèle, ni point de référence, ni inspirateur - Rien
- Dans sa globalité, le système technicien exclut ce qui était antérieur à lui, et qui est devenu
parfaitement insignifiant et obsolète. Et pour ce qui serait de notre temps, le système
technicien absorbe tout l'extérieur pour en faire une partie du système (ce qui produit par
exemple le drame des pays du Tiers Monde, qui trouvent là leur véritable nouvel esclavage): il
n'y a aucune référence extérieure qui puisse exister, et moins que tout autre la vie ou la
conduite des chrétiens.
En second lieu, conservant toujours l'hypothèse du christianisme athée, il n'y a, et c'est une conséquence du premier point, pas davantage de possibilité de critique: s'il n'y a aucun point de référence imaginable externe au système, on ne peut donc avoir aucune vue sur ce système d'un point de perspective non intégré, et
par conséquent on ne peut procéder à aucune critique, en fonction de cette
vue d'abord, de critères différents ensuite. Et c'est pourquoi, de fait,
les études que je critique se situent d'emblée à l'intérieur du système enquestion! Il n'y a aucune possibilité de critique dans les deux sens: ni de mise en question, ni de division. Pour procéder à la critique, l’une ou l’autre, il faut pouvoir être
soi-même hors de ce que l’on critique (l’autocritique est le fait, évident d’une pensée extérieure à vous qui vous pénètre et vous oblige à vous mettre en question !). Il faut bien avoir
un point d’appui, une autre échelle de valeurs, un instrument d’analyse externe pour faire cette critique. Le chirurgien qui procède à l’ablation d’une tumeur, et fait cette "critique" ne peut
pas être dans le patient. Or, le système technicien dans sa globalité exclut une autre échelle de valeurs, comme un autre point de vue, en la rendant rigoureusement inopérante. Et assimile les
instruments d’analyse et de critique en les plaçant dans le dilemme désormais classique : ou bien ils peuvent être efficaces, et dés lors ils sont forcément techniques, ils participent au
système technicien, ils le renforcent en le critiquant – ou bien ils restent hors technique, et sont de ce fait même inefficaces et sans valeur.
La troisième conséquence, toujours en conservant l’hypothèse de la mort
de Dieu (du Dieu transcendant,etc.), c’est que ce monde est dorénavant sans ouverture, sans aucune issue, ni dans son actualité, ni dans son historicité. Il n’y a aucune autre possibilité que
d’entrer dans la voie technicienne, il n’y a aucune éventualité d’avoir une vie différente. L’expérience hippie est un phénomène récurrent sans aucune signification. On ne peut pas ouvrir, de
l’intérieur, ce monde vers autre chose. La Technique a véritablement tout subjugué : elle se ferme progressivement. Elle devient littéralement l’équivalent du Fatum, de
l’anankê, de la fatalité, du destin : d’une part rien ne peut la faire varier dans sa cause, d’autre part elle se totalise indéfiniment au travers même de ses contradictions (car,
bien entendu, elle comporte des milliers de contradictions internes, mais qui la font progresser). Et de même en ce qui concerne l’avenir, il n’y a aucune espérance possible. Car tout est
déterminé par le jeu du système technicien. Je ne veux pas dire que ce système fonctionne bien, mais qu’il fonctionne seul ; il peut conduire à la catastrophe, mais rien ne peut l’empêcher
de fonctionner. Il n’y a aucune issue autre que ces deux éventualités : d’un côté le système fonctionne mal, et c’est la production du chaos, avec des pertes inimaginables (cf. Vacca et ce
vers quoi tendrait Bernard Charbonneau) – car tout sera pratiquement anéanti à cause de la globalité même du système- de l’autre, le système fonctionne bien, et ce serait quelque chose
d’équivalent au meilleur des mondes (ce que j’étais porté à croire dans ma première étude sur la Technique), mais avec une conséquence aussi catastrophique en définitive, car ce qui sera
produit ne sera pas une sorte de paradis artificiel, stabilisé, normalisé, se reproduisant indéfiniment, mais ce sera une véritable entropie, produisant à son tour au second degré un chaos. Or,
ces deux issues sont rigoureusement liées à la globalité du système technicien : il n’y a rigoureusement rien d’autre à espérer dans l’avenir. Telles sont les trois conséquences de la
théologie horizontale.
S’il y a encore une Espérance possible, s’il y a une éventualité que l’homme vive encore (il est vrai que nous avons un monde croissant de
penseurs, des philosophes structuralistes et des linguistes et des behaviouristes, qui acceptent d’un cœur allègre la disparition de l’homme. Et en cela ils sont parfaitement cohérents avec le
système technicien qu’ils expriment au mieux),s’il y a encore un sens pour la vie et l’histoire, s’il y a une issue qui ne soit pas le suicide, s’il y a un amour qui ne soit pas intégré dans la
Technique, s’il y a une vérité qui ne soit pas utile au système, s’il y a au moins le goût, la passion, le désir et l’hypothèse de la liberté, il faut bien prendre conscience que cela ne peut
plus reposer que sur le Transcendant. Et très spécifiquement sur le Transcendant tel qu’il est dévoilé dans le christianisme: c'est-à-dire le Transcendant qui se révèle de façon à
pouvoir être compris et reçu par l'homme. Le Transcendant qui se dit dans le
verbe, mais qui n'en reste pas moins Transcendant pour cela. Car un
Transcendant pur, restant inconnaissable, objet de la théologie négative, est parfaitement
inexistant aussi pour l'homme. Et s'il intervenait, ce serait alors (et alors seulement) que
l'on aurait affaire au fameux Deus ex Machina. Mais ce que Jésus Christ nous
révèle ce n'est pas seulement l'exemple de Jésus de Nazareth ni sa présence permanente dans les
pauvres, c'est justement le Transcendant, qui s'est approché de nous - Théologie classique et
banale? Certes! Mais il n'y en a pas d'autre. Car tout autre discours théologique est
rigoureusement ramené à zéro par la Technique. Seul le Transcendant pur, parce
qu'extérieur et strictement inassimilable quelle que soit l'extension du
système technicien, nous fournit un point de référence, un point de perspective,
un appareil critique différent. Seul il permet l'opération critique à l'égard
du système. Seul il permet de ne pas se laisser enfermer dans les dilemmes
du Technique d'une part, dans les évaluations morales d'autre part.
Bien entendu, tout cela n'est pas garanti, n'est pas donné d'avance: ce n'est
pasune facilité, car à ce niveau d'analyse nous n'avons pas à attendre que le Transcendant
intervienne en tant que tel: c'est évidemment nous qui avons à nous en
arranger, à agir, mais il est la possibilité pour que notre intervention ait lieu, sans laquelle
aucune action humaine à l'égard de l'englobant universel n'est possible - Autrement dit le
Transcendant n'est pas d'abord, à ce niveau ce qui fait mais simplement la
condition pour nous d'un faire (toujours, par rapport à cet englobant universel). Il est la présupposition sans laquelle l'idée même d'une extranéité par rapport à la Technique moderne n'est pas possible. Ceux qui, d'un point de vue philosophique ou théologique entendent le contraire, ou plutôt ne posent même pas actuellement cette question, mais qui au vu de mon assertion, n'en verront pas l'importance, manifestent seulement
par là qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'est la réalité du milieu technicien
aujourd'hui.
Mais pourra-t-on dire, ce Dieu qui est alors nécessairement transcendant dans la condition indiquée n'est pas tellement différent des dieux de la Nature, de l'époque où la Nature était le milieu dans lequel l'homme se
trouvait. Là aussi il fallait un dieu, transcendant, qui permette à l'homme de combattre la
Nature, d'avoir un point de
référence extérieur pour pouvoir exactement se situer par rapport à lui et gagner la certitude
qu'il pouvait survivre et dominer le monde hostile de la nature. Je serai passablement d'accord.
Et j'entends d'ici le chant de triomphe où l'on dira: "donc votre transcendant est un pur
‘religieux’ et n'a rien de spécifiquement chrétien". Avant de répondre je voudrais
cependantfaire deux observations: la première, c'est que le milieu technicien est
unsystème artificiel volontaire et abstrait. Donc le Dieu Transcendant doit êtreconsciemment entendu, clairement reconnu comme transcendant, et d'uneuniversalité non spécialisée. La seconde, c'est que le système technicien,précisément en tant que création de l'homme, est issu de l'intérieur de l'homme, il exige l'adhésion de cœur de la part de l'homme, il développe les moyens de possession intérieure: l'homme est manipulé de l'intérieur comme jamais il ne le fut au cours de son histoire. Son adhésion au monde naturel était spontanée, immédiate, maintenant, elle est produite par des techniques de transformation: dès lors l'équivalent des anciens dieux de la Nature est totalement insuffisant. Il faut un transcendant qui soit réellement transcendant et non pas seulement cru comme tel par l'homme. Il faut un transcendant qui ne sorte pas de ce cerveau et de ce cœur, sans quoi il ne serait strictement rien de plus que le reflet du système technicien lui-même. On peut dire que précisément, les dieux de la Nature, conçus aussi, pour certains comme transcendants étaient eux aussi des reflets du monde naturel: alors je rappellerai que de façon assez étonnante, le dieu d'Israël lui, n'était pas cela. Il était vraiment différent des autres. Etmaintenant,
c'est ce même Dieu, qui en tant que Transcendant ne coïncide absolument pas
aumilieu technicien, et parce qu'il n'est pas le produit (même
nécessaire, mêmeindispensable pour survivre en tant qu'homme), du cœur et de la pensée
del'homme, il est seul susceptible de remplir l'office de salut en ce temps-ci.
Mais il y a un second axe de réflexion. Nous avons dit qu'il est
évidentque ce transcendant doit en même temps être celui qui se révèle, se donne àconnaître, dès lors nous ne sommes plus en présence d'un Transcendant hypothèse posé par l'homme pour avoir un point de référence externe à partir duquel une critique serait possible, critique ressentie comme nécessaire, et l'homme se donnerait alors les moyens de l'accomplir, exactement comme le géomètre qui pose un point hors de sa figure pour, à partir de lui, tracer la droite nécessaire (mais on oublie alors si
on fait cette comparaison que ce géomètre n'est pas dans la figure!), ce
transcendant étant une pure hypothèse humaine. Mais déjà à la fin du point précédent nous avions
noté que ce transcendant ne peut pas, pour jouer ce rôle même, être une pure
fiction, hypothèse qui disparaît lorsque la conclusion est connue. Maintenant,
et comment en serait-il autrement, avec le mouvement de la révélation, nous sommes en présence d'un Transcendant gui agit, et donc est en lui-même. Or, parce qu'il se révèle, cela veut dire
que ce monde, si fermé soit-il, ne peut jamais être en réalité fermé, il ne peut pas s'accomplir, il ne peut pas s'achever, se clore dans
un système total. Ce monde technicien est exactement soumis à l'histoire de Babel: là aussi, ville construite pour enclore la totalité
humaine (y compris ses dieux). Ville universelle - et monde d'où le transcendant devait être éliminé: les murs de Babel étaient destinés à exclure ce Dieu, lui laissant peut-être une porte... Mais voici que précisément parce qu'il est le Dieu qui se révèle, il déclare «Descendons et voyons... »:
et alors, Babel éclate. L'ouverture vient de cet extérieur. Et de la même façon, alors que
nous, volens nolens, nous ne pouvons que continuer le mouvement qui tend à perfectionner, développer, améliorer le système
technicien et donc continuer à clore le système qui nous tient prisonniers, alors que nous ne pouvons procéder à aucune ouverture, aucune percée de l'intérieur, voici que nous recevons l'assurance que celui qui
est inassimilable, irrécupérable, proclamera: «Descendons et Voyons...»Dès lors, si nous entendons cette parole, et si nous croyons en ce Dieu de Jésus Christ, Transcendant, Père, et déjà venu, nous pouvons concevoir une
espérance, nous pouvons vivre une espérance quelle que soit la situation du monde dans lequel nous sommes. Une
ouverture est toujours possible. Donc un sens peut être reçu, découvert et donné. Donc il y
a une possibilité d'histoire à faire, une histoire autre que celle de la Technicisation, celle de l'insertion de l'homme dans le monde
technique: une histoire qui n'est plus mécanique et nécessaire, mais au contraire à inventer, et une histoire qui ne s'achève pas en catastrophe, quel que soit l'aspect
de cette catastrophe. Parce qu'il y a un Transcendant qui peut effectivement venir et
bouleverser les données, il est encore possible pour l'homme de faire son histoire à lui, sans être radicalement défini, circonscrit, porté par
un Fatum. Mais c'est exactement la seule garantie, la seule possibilité.
Ici nous devons répondre à une dernière objection: ne retrouverions-nous pas le Deus
ex Machina qui intervenant de l'extérieur va tout résoudre? Le Dieu bouche-trou que nous situons dans ce transcendant parce que nous ne pouvons pas résoudre nos propres problèmes et que nous chargeons de les résoudre à notre place? C'est tentant de faire cette assimilation, malheureusement elle est totalement impossible. Il faut d'abord prendre conscience de ce que toutes les
théologies qui ramènent Dieu à ce monde sont en réalité des conformismes idéologiques
à la sociologie de ce monde. Pourquoi l'exclusion du Dieu Père, du
Transcendant, de l'Inouï, du Créateur, de celui qui peut intervenir par miracles
et prodiges, de la visée verticale? Exclusivement, et je dis bien exclusivement,c'est-à-dire à l'exclusion
de toute autre raison et fondement, parce que lesystème technicien nous convainc qu'il n'y a rien au-delà de lui. Ceci
devraitnous engager dans une autre voie de recherche, qui après tout n'est pas sansréférence avec "Technique
et Théologie" à savoir : quel est le statut, le rôle, la fonction de la théologie dans une société technicienne. Je l’ai abordé incidemment dans tel ou tel de mes livres (par
exemple Les Nouveaux possédés) mais il conviendrait d’en faire une étude systématique, et l’on s’apercevrait alors que cette théologie moderne est l'exact reflet, le
produit idéologique de la technique, destinée à aider celle-ci à s’achever, se clore et se parfaire. Affirmer un Transcendant par rapport au technique, c’est cela aujourd’hui qui est la voie du
non conformisme.
Ne vous conformez pas au siècle présent: c'est cela maintenant qu'ilconvient de faire. Mais il reste un dernier pas: ce Transcendant n'est pas un deus ex
machina ni un Dieu bouche-trou parce que, nous le savons bien, il se révèle,
c'est-à-dire qu'il se manifeste souverainement, par une action libre, non obligée, à nos yeux incertaine, et sans aucune nécessité - Autrement dit, même si nous croyons pleinement en ce Transcendant, nous n'avons aucune garantie. Il n'y a aucun mécanisme mis en
place - Il n'y a aucune libération qui intervienne automatiquement. Il peut intervenir. Et d'autre part tout ce que nous savons de lui, en Jésus Christ, c'est qu'il aime sa création,
sa créature, et qu'il vient pour libérer et sauver. Donc nous croyons qu'il interviendra - et nous vivons dans cette
espérance, nous sommes portés à agir nous-mêmes dans cet amour. Mais s'il s'agit donc bien que nous agissions nous-mêmes, il n'est absolument pas suffisant que nous ayons la
conviction d'un transcendant qui serait illusoire et purement subjectif. La subjectivité de la foi ne peut pas en cette occurrence suffire et remplacer l'objectivité du Transcendant. Je ne rentre pas dans ces
termes du débat entre Bultmann et Barth: ce débat en tant que philosophique est infini - Mais ici nous ne faisons pas de philosophie - J'ai envie de reprendre la querelle que Marxmenait contre les Jeunes
hégéliens quand il disait: « lorsque ceux-ci pensent quela révolution par l'Idée
est la révolution, et qu'ils attaquent la propriété privée sur le plan philosophique pensant
ainsi avoir tout fait, ils aboutissent à faire une idée de révolution, et à détruire une idée de propriété, cependant que la réalité économico-juridique de la propriété privée reste telle quelle et que la
condition des exploités n'a en rien changé. » De même, nous n’avons pas affaire à un phénomène purement subjectif qui
nous met en question : le système technicien est terriblement objectif, réel, extérieur à nous. Et c'est cela - non pas l'idée que nous
nous en faisons, ni l'impression que nous en avons, ni quelque petit inconvénient individuel - que nous avons à maîtriser ou à combattre selon les cas. L'idée d'un Transcendant réduit à ma foi subjective, d'un
Ressuscité vivant seulement dans le cœur de ses disciples et le nôtre ensuite, me donnera peut- être envie de le
faire, mais assurément aucune possibilité suffisante. J'aurai alors l'impression de m'être libéré, mais rien de plus. Il
s'agit, en cette occurrence(je ne vais pas au-delà) d'un Transcendant qui intervient
objectivement, effectivement et par lui même. Mais il ne s'agit jamais que d'une pure possibilité. Il n'est jamais tenu par rien de le faire .Et quand nous lisons le récit biblique du début de la libération du peuple
d'Israël hors d'Égypte, nous voyons en effet que ce Dieu se tait pendant des siècles, entre
Joseph et Moïse, et pendant des générations le peuple qu'il a choisi va pleurer, crier,
appeler, souffrir, certes ne pas comprendre pourquoi ce Dieu ne vient pas - et un jour, Dieu se souvient...un jour, il s'est tourné vers Israël. Un jour, on ne saitpourquoi... Donc il n'y a aucune certitude historique.
Aucune mécanicité danscette décision. Nous sommes parfaitement livrés à notre problème et notre combat. Mais la foi en l'éventualité de la décision du Dieu souverain, foi qui repose sur la connaissance des accomplissements de ses promesses, sur
la réalité de sa présence en Jésus Christ, (mais effectivement présence du Transcendant en Jésus
Christ, sans quoi celui-ci n'est rien de plus qu'un intéressant exemple d'un certain idéal d'humanité): cette foi donne à
vivre parce que tout n'est pas joué. Mais tout n'est pas joué, non parce que le système
technicien n'est pas encore fermé, ni parce que je puis encore intervenir: non, on peut affirmer "Tout n'est pas joué, parce que
le Transcendant, lui, peut
intervenir!" Et dans cette latitude, dans ce jeu qui existe dans les pièces du puzzle, moi je peux m'insérer en tant que
personne vivante. Ainsi ce Transcendant est dès ce moment créateur d'un nouveau, à l'intérieur même du milieu technicien, et ce nouveau c'est l'espérance effective qu'il fait naître. Mais c'est véritablement un acte créateurexterne. Ce n'est pas une production spontanée naturelle de ma croyance et de mon idéologie. Tel est, je pense, le
premier élément théologique auquel le système technicien nous contraint. Et c'est à partir de cette première donnée,fondamentale, que tout le reste de ces développements est construit, même si je n'y fais pas référence constante.
Et finalement pour ceux qui n'acceptent pas ce Transcendant comme réalité dernière, au-delà de notre connaissance et de notre
expérience, il faut admettre alors qu'il n'y a strictement aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme, et
la fin de l'humain, dans le seul sens de l'élimination
Et je suis bien obligé de renvoyer à mes propres travaux.
Et cela
donne la mesure de la superficialité des théologies dites de la libération ou de la Révolution, qui partent sans aucun doute de bons sentiments et d'intentions généreuses, mais qui se développent dans une
ignorance totale de la condition réelle (et non pas rêvée) de notre monde. Bien entendu, ce
sont ces théologiens qui prétendent eux connaître la condition réelle parce qu'il connaissent
la misère concrète du Tiers Monde. Mais ils sont très loin d'en avoir compris la
raison.
Quant au fameux
argument, sans cesse repris, selon lequel si l’on veut annoncer l’Evangile à l’homme d'aujourd'hui (qualifié d'irréligieux!), si l'on veut encore pouvoir parler de Jésus Christ, il faut abandonner tous les concepts et le vocabulaire "religieux" d'autrefois et, en particulier, ne plus parler de Transcendance (de toute évidence exclue par la science), il est particulièrement stupide sous une apparence de
raison. Tout d'abord, il est bien certain que l'homme, depuis toujours, désire qu'on lui dise ce qui lui plaît, ce qui lui convient, ce qui
ne risque pas de le mettre en désaccord avec lui-même ni en conflit avec son milieu! Comment en serait-il autrement! Autrefois plongé dans un monde qu'il n'avait pas créé, il
avait besoin qu'on lui parle "religieux surnaturel" parce que cela collait avec son expérience (et ni le Dieu d'Israël, ni Jésus Christ ne collaient!) aujourd'hui parce qu'il est plongé dans le monde mécanique qu'il a
fabriqué, il a besoin qu'on élimine leTranscendant: ça va de soi. Mais en obéissant à cette demande on ne fait rigoureusement rien d'autre
que ce qu'ont toujours fait les producteurs du discours religieux ordinaire, c'est cela maintenant qui est le discours religieux que l'homme moderne attend, c'est cela qui ne provoque ni
contradiction, ni drame: ce n'est pas seulement une question de pouvoir communiquer, c'est effectivement l'adaptation, la conformisation au milieu culturel technicien, donc l'élimination de
la révélation! Il faut être bien naïf: la science a commencé par poser en prémisse, en hypothèse, en donnée de base cette inexistence même. Elle a cheminé tout au long en en faisant
abstraction. Et au bout elle retrouve ce qu'elle avait posé au début. Mais rien n'a été "prouvé". Tout réside dans un ensemble de
présupposés! (rendant la démarche scientifique possible) produisant des croyances (Monod est caractéristique de ce genre de procession!) rien de plus. Et nous avons
montré ailleurs à quel point l'homme moderne est religieux, mais religieux non chrétien et ne tolérant pas le Transcendant. Ceci est autre
chose.